Situation sans issue

De Utopia.
Notre guide en Italie Mark Twain
traduit par Gabriel de Lautrec
Le Danger du lit
Le Capitaine Tempête et autres contes, Mercure de France, Paris, 1909
Texte dans le domaine publicinfo

Formulaire : Édition


Une fois ou deux par an, je reçois une lettre d’un certain modèle, dont les termes matériels sont toujours identiques, la forme aussi bien que le fond. C’est toujours la même lettre. Elle ne laisse pas de m’étonner et de m’embarrasser chaque fois autant. Cette lettre me produit la même impression qu’une locomotive. Je me dis : « je l’ai déjà vue mille fois. » Je devrais être blasé. Pas du tout. L’impression subsiste entière. C’est une chose qui continue à me paraître impossible. Son existence est en contradiction avec le bon sens. Cela ne peut pas exister. Cela n’existe pas. Et, cependant, cela est.

J’ai une de ces lettres sur moi, une vieille, très vieille lettre. J’ai envie de l’imprimer. Où serait le mal ? La femme qui l’a écrite est morte, il y a de longues années, sûrement. Pourvu que je dissimule son nom et son adresse, son adresse terrestre, je suis sûr que son ombre ne s’en formalisera pas. Et j’ai bien envie aussi de publier la réponse que je fis à cette lettre, et que, très probablement, je n’ai jamais envoyée. Dans tous les cas, je n’ai pu envoyer qu’une copie, car je retrouve l’original de ma réponse, épinglé avec la lettre. On écrit toujours ces réponses, sur le premier moment, et ensuite, on renonce à les envoyer ; on a peur de blesser quelqu’un, sans mauvaise intention. Et c’est certainement d’un cas analogue qu’il s’agit.

« Cher Monsieur. Vous serez certainement très étonné de savoir quelle est la personne qui prend la liberté de vous écrire, en sollicitant de vous un service. Remontez dans vos souvenirs jusqu’à l’époque où vous étiez aux mines de Humbolt, en 62 ou 63. Vous vous rappellerez que vous habitiez alors, avec Clagett et Oliver, dans une échoppe qui était à moitié chemin de la mine. Votre maison était celle qui avait une voile en guise de toit, et le toit fut une fois traversé par une vache, comme vous le racontez dans un de vos romans. Mon oncle Simmons s’en souvient parfaitement. Il habitait une construction plus importante, ensemble avec Dixon, Parker et Smith. Elle avait deux pièces, une pour la cuisine, l’autre pour coucher, et c’était la seule aussi vaste. Il y a seize ans de cela. C’est bien loin. J’étais alors une petite fille de quatorze ans. Je ne vous ai jamais vu, parce que j’habitais à Washœ. Mais mon oncle Simmons vous rencontrait de temps en temps, pendant le temps qu’avec vos compagnons vous êtes resté aux mines. Vous n’avez pas connu mon mari, il est arrivé après votre départ, mais tout le temps qu’il a été garçon, avant notre mariage, il a habité précisément l’échoppe où vous étiez avant. Il a souvent dit qu’il aurait bien voulu qu’il y ait un photographe, pour en prendre une vue. Il a été blessé dans la vieille mine de Hal Clayton, qu’on a abandonnée par la suite, comme les autres. Il avait été chargé de mettre une cartouche pour faire sauter les rochers, et ne s’était pas retiré assez vite, bien qu’il courût du mieux qu’il pouvait. La force de l’explosion le lança en l’air, et il alla tomber au milieu de la route, juste sur le dos d’un Indien. Il est resté pendant des semaines entre la vie et la mort, mais maintenant il est tout à fait guéri. Il s’est d’ailleurs continuellement bien porté depuis. Cette introduction est un peu longue, mais elle était indispensable pour me faire connaître de vous. Et je suis persuadée que votre générosité ne me refusera pas la faveur que je sollicite. J’ai besoin de votre appui pour un livre que je viens d’écrire. Je ne lui attribue pas d’autre mérite que d’être tout à fait sincère, et aussi intéressant que la plupart des livres qu’on publie aujourd’hui. Malheureusement, je suis inconnue en littérature et vous savez mieux que moi ce que cela veut dire. Il n’y a qu’une ressource dans ce cas, c’est de trouver quelqu’un d’influent (comme vous), qui puisse dire un mot en faveur du livre. Je serais disposée à m’entendre, pour le partage des bénéfices, avec tel éditeur sérieux que vous voudriez bien m’indiquer.

Ce que je vous confie là est un secret pour ma famille et mon mari. Je veux leur réserver la surprise dans le cas où mon livre serait publié.

Je souhaite vivement que vous vouliez bien vous intéresser à mon ouvrage, et vous serai fort reconnaissante d’écrire à quelque éditeur pour lui en parler. Il serait encore meilleur que vous voyiez vous-même les éditeurs, en me tenant au courant de vos démarches.

Dans l’espoir d’une réponse favorable, je vous envoie l’expression de ma reconnaissance la plus profonde. »

Tout le monde sait que cette lettre a des multitudes de sœurs, qui voyagent sans se lasser dans toutes les directions à travers le continent. Il y en a pour tous les négociants connus, pour les directeurs de chemins de fer, les manufacturiers importants, les capitalistes, les fonctionnaires municipaux, les députés au Congrès, les gouverneurs, les éditeurs, les auteurs, les libraires ; en un mot, toutes les personnes qui sont supposées avoir quelque « influence ». C’est toujours, d’ailleurs, la même formule : « Vous ne me connaissez pas, mais vous avez connu un de mes parents… » Ajouterai-je que tous tant que nous sommes, qui disposons de quelque influence, nous serions heureux de la mettre à la disposition de ceux qui nous sollicitent, mais… Il y a un « mais ». Nous ne pouvons jamais en retour de ces demandes, accorder l’aide qu’elles réclament, car jamais elles n’émanent de gens que l’on puisse utilement aider. Le lutteur à qui votre aide pourrait être utile ne la sollicite pas, parce qu’il n’en a pas besoin. Il ne lui viendrait pas à l’idée, dans tous les cas, de solliciter un étranger. Celui qui a du talent le sait et il entre dans la lutte avec énergie, courage, résolution. Il préfère n’avoir besoin de personne. Vous lui répondriez volontiers. Il ne vous demande rien. Mais que répondre à cette lettre pathétique émanant d’un incapable, de quelqu’un à qui votre appui ne servirait de rien ? Que trouverez-vous à lui dire ? Vous ne voulez pas le blesser. Vous cherchez tous les moyens d’éviter cela. Comment vous en tirerez-vous ? Comment sortirez-vous de ce mauvais pas avec la conscience tranquille ? Tenterez-vous de fournir des explications ? J’ai essayé une fois. J’ai conservé ma réponse à la vieille lettre de tout à l’heure. Le résultat m’a-t-il satisfait ? Peut-être oui. Peut-être non. Probablement non. J’ai oublié, depuis le temps. Dans tous les cas, voici la réponse telle que je la rédigeai.

Réponse :

« Je connais M. H… et j’irai certainement le voir pour vous, madame, si, toutes réflexions faites, vous insistez. Nous causerons. Je puis d’avance vous rapporter notre conversation. Ce sera quelque chose dans ce genre.

— Qu’avez-vous trouvé de remarquable dans ses ouvrages ?

— Je n’en sais rien. Je ne les connais pas.

— Quel a été son éditeur, jusqu’à ce jour ?

— Je l’ignore.

— Mais, enfin, elle a un éditeur, je suppose ?

— Non. Je… je ne crois pas.

— Ah ! Alors ce serait son premier livre ?

— Oui. Je suppose. Je le crois.

— De quoi parle-t-il ? Quel est le genre de l’ouvrage ?

— Je l’ignore

— L’avez-vous lu ?

— Non. Je dois dire que je ne l’ai pas lu.

— Ah ! Et il y a longtemps que vous la connaissez, cette dame ?

— Je ne la connais pas du tout.

— Vous ne la connaissez pas ?

— Non.

— Ah ! Pourquoi vous êtes-vous intéressé à son livre ?

— Elle m’a écrit ; elle m’a demandé de lui trouver un éditeur, et elle m’a donné votre nom.

— Pourquoi donc vous a-t-elle écrit, au lieu de s’adresser à moi directement ?

— Elle pensait que mon influence lui serait utile.

— Eh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que l’influence vient faire là ?

— Elle pensait probablement que vous seriez plus disposé à examiner son livre si vous étiez influencé.

— C’est bizarre. Elle ne sait donc pas que nous sommes là, précisément, pour examiner les livres, tous les livres qu’on nous présente. Pourquoi écarterions-nous un ouvrage, sans examen, sous prétexte qu’il est signé d’un nom inconnu ? Ce serait de la folie. Et sous quel prétexte, dites-moi, a-t-elle demandé votre appui, vous ne la connaissant pas ? Elle a supposé sans doute que vous connaissiez du moins sa littérature, et pouviez la recommander. Est-ce cela ?

— Non. Elle savait fort bien que j’ignorais aussi sa littérature.

— Alors, quoi ? Elle avait pourtant une raison pour s’adresser à vous ?

— Oui. Je connaissais son oncle.

— Son oncle ?

— Oui.

— Ma parole ! Alors vous connaissiez son oncle. Son oncle connaît sa littérature. C’est lui qui vous la recommande. C’est admirable. La chaîne est complète. Vous devez trouver cette combinaison superbe ?

— Mais vous n’y êtes pas du tout. C’est une autre combinaison. Je connaissais l’échoppe où a vécu son oncle, au pays des mines. J’ai connu aussi certains des camarades de l’oncle. J’ai même failli connaître le futur mari de la dame, avant son mariage, et je connais la mine où il travaillait le jour qu’il fut enlevé par l’explosion prématurée d’une cartouche et alla tomber sur le dos d’un Indien qui suivait la grand’route, au grand dommage de ce dernier.

— C’est donc l’Indien qui a été le plus endommagé ?

— Elle n’a pas pu me le dire.

— Cela, certainement, dépasse tout. Vous ne la connaissez pas. Vous ne connaissez pas sa littérature. Vous ne savez même pas qui a été le plus blessé lors de l’explosion, de l’Indien ou du futur mari de la dame. Vous n’avez aucun élément à nous fournir pour l’estimation de la valeur de son livre.

— Pardon. J’ai connu son oncle. Vous oubliez l’oncle.

— Et puis, après ? Y avait-il longtemps que vous le connaissiez, l’oncle ? Combien de temps ?

— Je ne puis pas dire que je l’ai connu personnellement, mais je l’ai certainement rencontré. Vous savez, on ne peut rien affirmer, quand il y a si longtemps.

— Alors votre rencontre avec l’oncle remonterait à… ?

— Seize ans, environ.

— Quelle admirable base d’appréciation pour un livre ! Tout à l’heure vous disiez que vous le connaissiez, cet oncle. Et maintenant, vous ne vous rappelez même plus si vous l’avez connu vraiment.

— Mais si, je l’ai connu. Du moins, je crois bien avoir cru, à un moment, que je le connaissais. Cela, j’en suis certain.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que vous avez pu penser, à un moment donné, que vous le connaissiez ?

— Comment ? C’est elle qui me l’a dit ; elle-même.

— C’est elle qui vous l’a dit ?

— Parfaitement. Et d’ailleurs, je suis certain maintenant, que je l’ai connu, bien que je ne me rappelle pas.

— Comment pouvez-vous le savoir, puisque vous ne vous rappelez pas ?

— Je ne sais pas. C’est-à-dire, je ne sais pas comment cela se fait. Je connais des tas de choses que je ne me rappelle pas. Et je me rappelle qu’il y a des tas de choses que je ne connais pas. C’est toujours ainsi, pour les gens instruits.

— Dites-moi. Est-ce que votre temps est précieux ?

— Non. C’est-à-dire, pas très.

— Le mien l’est.

J’ai donc pris congé de lui, car il paraissait fatigué. C’est peut-être du surmenage. Il a bien tort. Je ne suis jamais surmené. Ma mère avait toujours peur que je me surmène, quand j’étais enfant. Mais ses craintes furent vaines.

Chère madame. Vous voyez ce qui arriverait si j’allais trouver l’éditeur. Voilà les questions qu’il me ferait sûrement, auxquelles j’essayerais de répondre, et il me harcèlerait, et me pousserait dans mes derniers retranchements, sans que nous puissions arriver, en définitive, à un résultat. Je voudrais bien vous être utile, mais vous le voyez, les éditeurs n’ont aucun souci des oncles et des choses de cette nature. Ces considérations ne les émeuvent pas. Elles n’ont sur eux aucune influence. Ils se préoccupent uniquement de la valeur intrinsèque du livre qu’on leur soumet. Ils sont curieux de toute œuvre nouvelle et intéressante, et l’examinent attentivement, sans se préoccuper de son origine ou du nom de son auteur. Envoyez votre manuscrit à un éditeur, n’importe lequel ; il l’examinera aussitôt, toutes affaires cessantes. Vous pouvez en être assurée. »



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